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Alain Girodet | Le silence des pianos qui se noient

 

LES LEÇONS DES TÉNÈBRES

Alain Girodet

Théâtre

1001 nuits et brouillard

De l’information dont il va être question, je ne possède que des bribes mais celle-ci suffisent à faire sens et dire l’état d’un monde et d’un rapport à l’art... Durant la seconde guerre mondiale, le commandant SS d’un camp de travail avait fait réaliser un film à la gloire de son camp, histoire, sans doute, d’en montrer la bonne organisation, l’excellence des recrues, et tout l’orgueil qu’en pouvait ressentir le Fuhrër. La réalisation de ce film fut confiée à un cinéaste juif qui comprit très vite que son sort était lié à ce travail et que, plus le tournage durait, plus s’éloignait de lui le risque d’être expédié à Auschwitz. De fait, le tournage se poursuivit plusieurs mois au cours desquels le réalisateur juif connut un régime de faveur. Mais lorsque enfin, un jour, le film fut terminé, la sentence de mort s’ensuivit et le cinéaste juif fut expédié à Auschwitz, dont il ne revint jamais.

On vient de retrouver, plus de quarante ans après, une copie de ce film, porteur nostalgique d’une idée folle : montrer un camp de travail serein, agréable, quasi familial, sachant que la majorité de ceux dont l’image s’est ici inscrite et de ceux qui ont inscrit ces images vont mourir sans raison et ne l’ignorent pas.

Est-il possible de lire cette information, ce sursis accordé à l’homme qui réalise œuvre de commande, cette assurance sur la mort donnée par l’art, sans songer aux mille et une nuits et à la survie, sans nulle remise en cause cette fois, de Schéhérazade ?

Dans un cas comme ans l’autre, c’est l’art, le fait de créer, qui permet de reculer la mort, belle et hardie métaphore qui donne à l’art une raison d’être, lui donne vie et justifie cette vie, – donc une sorte (parmi d’autres et pourquoi pas ?) d’art poétique.

La différence essentielle, bien sûr, est que, dans le cas de Schéhérazade, la belle conteuse échappe à la mort, celle, programmée, décidée, perverse, que lui destinait le sultan, alors que, dans le cas du cinéaste juif, la sentence du SS est inéluctable et que la réalisation n’était, de fait, qu’un sursis. Dans le premier cas, l’œuvre donne la Vie. Dans le second, l’œuvre ne fait que retarder la mort. La fin de l’œuvre est la fin de l’être : comme si l’œuvre préfaçait la mort.

Mais pour peu qu’on s’y attache de plus près, on percevra dans ces deux « histoires » (sont-elles, l’une comme l’autre, si éloignées de la « grande Histoire » ?) bien d’autres différences qui sont autant de signes caractéristiques, fanaux révélateurs de temps différents dans leur esprit et dans leurs formes.

Schéhérazade est conteuse, le juif est cinéaste : d’un côté il y a le récit oral, la parole directe, l’oreille présente, et les corps qui se font face. De l’autre il y a la technique, la présence d’un intermédiaire, la distance, le découpage et la retransmission en différé après des opérations diverses (découpage, montage) qui évitent les dérapages du « live » mais, du coup, donne l’impression d’une fermeture du sens. On ne dit plus rien qui vaille, on n’y est plus autorisé quand le dernier morceau de pellicule est impressionné, quand la dernière bobine est sortie de la salle de montage, quand le public est installé et qu’il visionne l’œuvre. Schéhérazade, elle, peut encore « ruser », ou tenter de ruser, changer un mot, insister sur une phrase, un épisode, un accent, une volonté, développer, raccourcir. Le juif n’y peut mais, il remet sa copie et se tait : de fait, il se tait, définitivement.

Ce sont là différences d’approche de l’art (un peu comme seraient différents une musique et un roman) mais différences aussi d’époques : le récit oral et le film sont des réussites artistiques qui traduisent l’état des techniques et les mentalités du public. Le récit oral sous-entend l’absence d’imprimerie et la volonté d’accueillir le récit chez soi ou sur la place publique, le soir au coin du feu ou bien juste après le marché ; le film implique la maîtrise de la lumière et de la matière, il demande l’effort de la sortie dans un lieu collectif, armoire à rêves, obscurité factice et lumière d’artifice, fausse nuit, faux soleil, tout dans l’illusion.

Autre aspect maintenant : Schéhérazade est femme, le juif est homme. En face d’eux, le pouvoir est masculin dans les deux cas. Schéhérazade est femme devant un homme ; sans doute n’ont-ils pas eu encore de rapports sexuels, ce serait un contre-sens, car le conte est, bien entendu, la « mise en forme » à tous les sens du terme du fantasme sexuel. On fait récit pour mieux, ensuite, faire l’amour : et Schéhérazade ne s’en prive pas, qui doit jouer de ses atouts de femme à n’en plus pouvoir davantage faire bander un sultan. On l’imagine, orientale, les seins lourds et pointés, le ventre découvert et juste assez rebondi pour être totalement voluptueux, les cuisses larges, blanches, douceur d’albâtre sous le lait tiède des tissus transparents. Peut-être même, allez savoir, lui fait-elle un strip au sultan ?

Le juif est homme, lui, dans le monde sec et avare des militaires, tellement peu voluptueux qu’il n’y admet pas la femme, sauf pour lui faire jouer un rôle d’homme, la corseter, la briser, l’empêcher d’être ce qu’elle est : tout sauf homme. Le juif doit jouer le rôle de la femme. Peut-être même, ce commandant SS y a-t-il songé qu’il lui faisait jouer le rôle de Schéhérazade à notre cinéaste juif, et s’est-il régalé de savoir que « sa Schéhérazade à lui » n’échapperait pas au supplice promis ?

Dans les deux cas, la violence s’exerce sur l’autre considéré comme inférieur : le paria, le rejeté, le trop différent. L’oriental se méfie de la femme, elle trahit, trompe, séduit, leurre, et c’est bien pour cela que le sultan exécute ses femmes – homme averti par une déception amoureuse cruelle et qui, désormais, ne s’y laisse plus prendre. Le nazi se méfie du juif – toujours Süss, toujours avare, moche et voleur. Mais là aussi existent des différences : le statut de la femme orientale – ou du moins de la femme des 1001 nuits, mais qui doit être passablement représentatif – est ambivalent : la femme est traîtresse mais elle est aussi princesse, elle est suppôt de la trahison incarnée mais elle est aussi divine enchanteresse, elle est la pire des salopes et la plus belle des sorcières. D’ailleurs, Schéhérazade, somme toute, l’emporte : à ce gros matou de sultan qui ne jure que par sa bite, son pal et son sabre – chacun sait que cela revient au même ! – elle oppose le pouvoir des mots, elle dit des récits quand l’autre brandit des menaces, elle raconte quand l’autre marmonne, et finit par emporter…la décision.

Le statut du juif est monovalent : il ne sécrète pas de jalousie. Son or, ses biens, ses richesses, ses tableaux, sculptures, meubles, le juif les a volés, forcément donc il est légitime de les prendre, ce n’est pas voler que de voler le voleur. Tout cela n’est jamais dit, ou alors par des maladroits ou des idiots. Tout cela ne correspond jamais – et pour cause – à un vécu, à un senti individuel –comme c’est le cas pour le sultan- mais à une certitude nationale. C’est l’idéologie face à l’expérience : le sultan a bien été trompé, d’où son désir de vengeance. Le SS ne connaît même pas le juif, il ne connaît aucun juif, mais il se venge quand même, parce qu’il est dit qu’on se vengeait, parce que ce sont les ordres. D’un côté la perversion individuelle, pour soulager la névrose, de l’autre la perversion institutionnelle. D’un côté presque thérapie, de l’autre abjection.

Comme le soulignait Roland Barthes, dans un avant-propos devenu morceau d’anthologie, ce qui faisait le bonheur de Voltaire, c’était qu’il connaissait le nombre de ses ennemis : après Hiroshima, on ne connaît plus que la démesure. L’échelle des valeurs a changé. De même ici, ce qui paraît presque compréhensible – ou du moins, et c’est là notion importante, ce qui paraît « humain » – dans le cas du sultan, devient totalement monstrueux, disproportionné, bref, justement, « inhumain », dans le cas du SS. L’un tue – ou veut tuer – des femmes, parce qu’elles sont trop salopes, ces nanas, pour mériter de vivre encore. L’autre tue une idée, l’idée de l’idée que d’autres se font du juif. D’où naturellement, la chute : on échappe à la perversion infantile du gros nounours sultan – qui n’a pas compris, le crétin, qu’il n’avait pas résolu son Œdipe – et la femme, victime expiatoire, devient du coup la castratrice, celle qui échappe au sabre tendu, qui en nie la force et la fatalité. Mais on n’échappe pas au fantasme collectif, à l’hystérie d’un peuple, au délire total d’une humanité malade.

C’est pourquoi cette information est importante, elle est la mise en fait divers d’une idée primordiale : après le nazisme, c’est est fini de nos genèses artistiques, l’art ne peut plus nous sauver. Rembrandt le cède à Mussolini, Mozart s’abandonne à Hitler, Rodin s’agenouille devant la fission de l’atome, les déluges de nos jours ne sont plus d’eau mais de métal, de feu, de napalm. Il n’y a plus d’art, ou si peu, celui tout juste qu’il faut à nos consciences pour ne pas sombrer définitivement. D’où, sans doute, cette dérive immense de l’art moderne qui ne s’identifie plus, qui ne peut plus s’identifier, et qui passe son temps, tout son temps, perd son temps, détruit son temps, à parler sans cesse de lui-même, de son existence, de son droit à l’existence. Nous sommes à tout jamais les orphelins de Schéhérazade, malades de savoir que sa voix ne peut plus s’élever, que ses mots ne peuvent plus être prononcés, que ses récits ne peuvent plus exister.

Depuis Auschwitz, nous ne savons plus raconter des histoires, alors nous compensons en faisant des films. Non pas que la technique cinématographique soit inférieure à la technique du récit oral mais ce ne sont pas les mêmes vérités qui sont prononcées, et leurs auteurs ne sont plus dans la même disposition d’esprit.

Depuis Auschwitz, les créateurs ne sont plus belles créatures endormant la défiance de gros lourdingues de sultans à coups de mots et à la pointe des seins, ils sont tous devenus juifs décharnés, maigres à en pleurer, acharnés à bâtir un scénario qui tienne, fasse un film honnête et susceptible de plaire à des publics dédaigneux. Ce cinéaste juif mourant à Auschwitz est peut-être la métaphore initiale d’une mort généralisée de toute culture. La question sourde, au fond de tout cela, c’est peut-être seulement : peut-on encore raconter des histoires, se raconter des histoires, après Auschwitz ?

 

Alain GIRODET
16 avril 1997

 

 

Voilà ce que j’écrivais à l’époque au sujet de l’histoire de Kurt Gerron. Quelques années plus tard, cette « anecdote » continuant à me fasciner, je décidais d’en faire une pièce. La petite histoire, celle d’un pauvre cinéaste condamné à trahir les siens avant de mourir tout de même (mais quel est donc l’avantage de trahir et à qui se fier ?), me paraissait rejoindre la grande Histoire dont j’avais à cœur de parler. De l’humain, je ne peux rien renier, y compris les génocides, et j’avais retenu, au passage, les leçons amères de Primo Levi et d’Hanna Harendt : tout cela ne se serait pas produit s’il n’y avait pas eu, au fond du cœur de tout un chacun, une réelle et monstrueuse complicité. Nous sommes tous à la fois victime et coupable, j’entends souvent cette admonestation de Sartre derrière tout ce que je lis, tout ce que j’entends et tout ce que je vis.

Mais je voulais également parler du rapport dominant dominé, du rapport homme femme, de la recherche des valeurs, de la fidélité à la morale, de l’engagement sans religion, de la droiture et des principes de vie : ainsi, souvent en moi, l’ancien croyant bouscule l’athée. Alors, le cinéaste est devenu une cinéaste ; et elle s’est interrogée sur ce que signifiait son « Et si j’accepte » prononcé face à un nazi. Elle s’est interrogée sur la sexualité, dans son rapport avec Mylena. Elle s’est interrogée sur la survie dans des conditions extrêmes.

Le temps a passé pour moi aussi. J’ai appris le nom de Kurt Gerron que je ne connaissais pas au moment de l’écriture de la pièce. Héros destitué, sans stèle ni mémoire, mort de n’avoir pas su qu’il devait mourir, traître sans profit, Judas sans même le moindre denier… Diable, comme il nous ressemble à nous autres, parfois.

30 septembre 2009

 

 

 

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Alain GIRODET


Les leçons des Ténèbres

Théâtre

ISBN 978-2-915723-11-3
12 € — 78 pages
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